Chapitre 4

Sid fut réveillé par un vacarme métallique provenant de sa terrasse. Il reconnut sans problème le son du bouclier de Frasca tombant sur le sol. L’Ange Noir se leva avec peine et enfila un t-shirt par-dessus son caleçon. Il ouvrit sa fenêtre et vit la sorcière réajustant ses gantelets d’acier. Jester s’exclama :

– Tu as vu l’heure ? Tu peux très bien jouer avec tes protections chez toi ! Tu n’as pas besoin de réveiller tout le village !

Frasca lui répondit :

– Il est onze heure, Sidney ! L’Ancien m’a demandé de venir te voir pour que tu t’entraînes !

– Je ne suis plus son élève et s’il veut que je m’entraîne, qu’il m’avertisse avant, il a aussi un téléphone.

A ces mots, Sid reçut un message. L’expéditeur était l’Ancien :

Entraînement à 11h avec Frasca.

Bonne journée.

En dehors de sa longévité, l’Ancien était tout ce qu’il y avait de plus mortel. Cependant, il avait la fâcheuse tendance à se manifester dès que Sid se plaignait de lui. Jester descendit ouvrir la porte à la Sorcière Blanche, toujours en t-shirt et en caleçon. À peine eut-il ouvert, qu’il entendit Frasca crier :

– Réflexe !

Le jeune homme se ramassa un grand coup de poing dans le visage, le projetant contre l’établi de sa cuisine, sonné.

“L’Ancien m’a demandé de venir te voir pour que tu t’entraînes !”

 

Il se releva avec diffculté se massant la mâchoire. Frasca semblait désolée.

– Excuse-moi, je pensais que tu étais déjà prêt et en tenue. S’il te plaît, dis-moi que tu m’en veux pas, par pitié, Sid, dis-moi que tu n’as rien.

Le Protettore cracha un peu de sang, ce qui mit la sorcière dans un état proche de la crise d’angoisse. Il soupira en se remettant droit sur ses jambes :

– C’est bon, Frasca, c’est bon… Tu m’as juste un peu surpris. J’espérais pouvoir manger quelque chose avant de me faire passer à tabac par ma meilleure amie. Et je n’enfile pas ma tenue en trente secondes, tu aurais dû te douter que je ne serais pas prêt.

La sorcière entra dans le séjour à la suite de l’Ange Noir qui avait dit cela en sortant du pain et du fromage. Elle dit avec regret :

– Je me faisais une joie de pouvoir enfin me battre avec toi. L’Ancien n’étant plus ton professeur, il ne peut plus t’imposer quoi que ce soit et on n’a jamais eu l’occasion de s’entraîner ensemble avant ton départ. Donc quand il a dit qu’il faudrait voir si tu étais encore capable de te battre, je me suis portée volontaire pour venir t’entraîner.

Sid mit de l’eau à bouillir pour se faire un thé. Il regarda Frasca qui s’était assise à table, toujours équipée de ses gantelets et de ses genouillères. Le Protettore allait déjeuner dans le séjour, contrairement à ses habitudes estivales. Frasca avait déposé son bouclier et plusieurs pièces de métal sur la table de la terrasse et Sid n’avait pas le courage de lui demander de faire de la place. Frasca continua ses excuses :

– Je pensais qu’avec la vitesse dont tu as hérité des vampires et de ton Sceau Noir, tu esquiverais.

– Frasca, je t’ai dit que ça va, je suis juste sous somnifère. Maintenant si tu veux déjeuner avec moi, sers-toi.

– J’ai déjà mangé. Par contre, je ne serais pas contre un thé.

Sid servit deux tasses de thé et demanda :

– C’est quoi toute la quincaillerie que tu as ramené ?

La sorcière expliqua :

– Comme nous ignorons si tu es toujours à niveau, je me suis dit que j’allais t’amener des protections.

– La bonne idée aurait été de me les proposer avant de me cogner, espèce de dingue.

Il déjeuna en expliquant à la sorcière qu’il avait continué à s’entraîner pendant ses cinq ans d’absence. Le combat et l’invention de nouvelles armes étaient pour lui une manière d’échapper aux problèmes qui l’avaient tenu éloigné de Capriggio. Malheureusement, certains de ses médicaments avaient pour effet de réduire ses réflexes. Frasca demanda :

– Où sont tes nouvelles armes ? Je peux les voir ?

L’Ange Noir répondit :

– Ma sœur doit me les amener à la fin de l’été, quand elle viendra pour ses vacances. Je ne pouvais pas transporter trois sacs remplis d’armes mortelles dans le train.

“La bonne idée aurait été de me les proposer avant de me cogner, espèce de dingue.”

 

Sid était le deuxième fils de Wayne et Marie Bloodheart. Il avait une sœur de cinq ans son aînée, Samantha, et un frère plus jeune que lui, âgé de dix-sept ans, Andy. Sa famille était au courant de son rôle d’Ange Noir, ainsi que des ennuis qui l’avaient retenu à Lausanne pendant cinq ans. Samantha n’avait jamais été très intéressée par la communauté nocturne, tout comme le père et la mère de Sid, et se contentait d’avoir de bons rapports avec ses rares amis s’étant présentés à sa famille. Andy, en revanche, avait déjà prévu de passer ses soirées à la Croce Nera, une fois qu’il serait majeur.

Sid finit son repas et monta s’habiller. Il enfila des lames rétractiles. Elles permettaient de blesser sérieusement un adversaire au corps à corps, mais également de protéger les mains de l’Ange Noir. Il mit ses chaussures piégées et prit son manteau sous le bras. Il faisait trop chaud pour le porter et s’il s’entraînait dans le jardin, seul avec Frasca, il ne se sentait pas obligé de le mettre. Il passa un maillot de football, plus confortable qu’un t-shirt en coton pour faire du sport. Il attrapa son épée sur le lit et descendit. Frasca lui ordonna de se changer, elle voulait voir comment il se battait en conditions réelles, donc avec son manteau et une chemise ou un t-shirt normal. Une fois en tenue et dans le jardin, il s’étira avant de parer nonchalamment un coup que Frasca tenta de lui porter dans le dos. Il avait fini de digérer son somnifère et avait retrouvé sa capacité de réaction.

– Là, en revanche, tu aurais pu me tuer, fit-il remarquer.

La sorcière prit son bouclier sur la table et dit innocemment :

– Bien sûr que non, j’aurais frappé à côté cette fois-ci. Ne me confonds pas avec Zjök. C’est lui qui essaye de tuer les jeunes Anges Noirs, pas moi.

La sorcière et Jester commencèrent par faire quelques passes d’armes simples. Sid n’avait jamais combattu avec Frasca. Elle était très mobile malgré son bouclier, que le Protettore avait considéré, à tort, comme un handicap en termes de vitesse et de mouvements. Les gestes de la sorcière étaient extrêmement fluides, sans la moindre hésitation. Après une série de passes amicales, elle proposa :

– Et si nous passions aux choses sérieuses ?

Sid approuva, il s’était assez échauffé.

Ils se mirent face à face à quelques mètres de distance. Jester testa le fonctionnement des lames à ses poignets et dans ses chaussures. Frasca lui dit :

– On combat à la loyale, sans magie.

Sid opina du chef et au signal de la sorcière, il se jeta vers elle, l’épée levée. Frasca le contra avec son bouclier et tenta de frapper vers le bras désarmé de Jester. L’Ange Noir fit sortir la lame cachée dans sa manche gauche et para avec. Il essaya de donner un autre coup que la blonde dévia avec son épée. Le Protettore et la sorcière continuèrent durant de longues minutes, Sid tentant plusieurs des bottes qu’il avait perfectionnées durant sa formation et quand il s’entraînait seul dans son appartement lausannois. Il tenta de porter un coup de pied avec sa chaussure piégée, que Frasca évita avec grâce. Il essaya également de frapper avec son épée d’une main et de surprendre son adversaire de l’autre main, armée de la lame rétractile, sans grand succès. La sorcière n’était pas en reste et tenta plusieurs fois de déséquilibrer le jeune homme avec son bouclier. Elle essaya également de lui porter des coups de pied. Sid était très rapide, un des héritages de son sang vampire et de son rôle de Protettore. Les deux combattants finirent par baisser les armes au bout d’une demi-heure de combat. Ils s’assirent sur la terrasse. Frasca constata :

– Tu te bats vraiment bien.

Sid retira ses lames qui lui serraient les poignets et les posa à côté de lui. Il répondit au compliments de Frasca :

– Pendant cinq ans, je me suis entraîné presque dix heures par semaines. Je louais l’appartement voisin du mien afin d’en faire ma salle d’entraînement et mon laboratoire. J’avais fabriqué des mannequins, des sacs de sables. J’y avais aussi entreposé mes inventions.

– Tu as fait des études ?

– Non, c’est ce que je prétendais. Mes voisins pensaient que j’étais étudiant en italien et en anglais. En réalité, je passais mes journées à tourner en rond, la plupart du temps. Parfois mon frère passait pour m’aider à m’entraîner contre une cible mouvante. Ma sœur essayait de me motiver à trouver un petit boulot pour me changer les idées, mais je ne suis fait que pour mon job de Protettore. Il arrivait aussi, au cours de l’année passée, que j’aille à l’Université aider un ami qui étudiait le paranormal.

Il ajouta :

– Tu te bats bien aussi.

La sorcière sourit :

– J’ai combattu aux côtés de plusieurs Protettori, j’ai eu de bons professeurs.

Ils restèrent assis en silence. Sid soupira :

– Avec toi, c’est comme si je n’étais jamais parti.

Frasca le prit dans ses bras et dit :

– Cesse de penser à ça. Tu es de retour chez toi.

Ils furent interrompu par le son des carillons accrochés à la porte de l’enceinte de la villa de Sid. Une voix narquoise ricana :

– C’est presque attendrissant de vous voir vous câliner.

Shadow descendait sur la terrasse, vêtue de son manteau doublé de fourrure, héritage de son ancêtre. Grâce à ses capacités draconiques, elle pouvait porter ce genre de vêtements en régulant sa température corporelle sans souffrir de la chaleur. Elle s’arrêta derrière eux et croisa les bras :

– Malheureusement, nous n’avons pas le temps pour les câlins. Un groupe d’exorcistes a été retrouvé mort dans la forêt sur les flancs du Monte Gemello Minore.

Les Monti Gemelli étaient deux montagnes reliées par une fine crête. Le Monte Gemello Minore était le sommet le moins élevé des deux.

“Avec toi, c’est comme si je n’étais jamais parti.”

 

Elles se trouvaient entre Capriggio et Pordio. Frasca grogna à l’adresse de la nouvelle arrivante :

– Je t’ai déjà dit que je ne t’aiderai pas. Et ton petit ton autoritaire ne m’encourage pas à changer d’avis.

Sid et la sorcière s’étaient levés pour faire face à Felicia. Celle-ci indiqua Sidney d’un mouvement de tête :

– Je pensais que, comme ton protégé est de retour, tu serais un peu plus coopérative.

Jester enfilait déjà ses lames aux poignets. Il s’adressa à Shadow :

– Felicia, tu m’as demandé de ne pas te donner d’ordre, tu serais priée d’en faire de même à mon égard.

La Protettrice auto-proclamée soupira et acquiesça. Sid monta dans son bureau et s’arma d’un revolver d’argent. Il prit le fourreau de son épée qu’il accrocha à sa ceinture. Les filles n’avaient pas bougé d’un pouce quand il redescendit sur la terrasse. Il dit à Shadow :

– Allons-y !

Frasca écarquilla les yeux :

– Tu ne vas pas obéir à cette usurpatrice ?

Jester, qui chargeait son revolver, répondit d’un ton absent :

– L’Ancien a dit qu’elle a fait son possible pour la communauté. Il semblerait qu’elle ait fait un bon travail. Je la reconnais comme Protettrice, elle le mérite à la vue de ce qu’elle a fait pendant cinq ans.

La sorcière se mordit la lèvre. Elle mit son bouclier sur son dos en sifflant :

– Hier soir, tu lui tiens tête et tu la critiques, et aujourd’hui, tu la légitimes. Tu tournes vite ta veste, Sidney.

Le Protettore lui souffla discrètement :

– Je ne vais pas faire ami-ami avec elle, mais si ça peut apaiser les esprits dans la communauté, je suis prêt à la reconnaître. De plus, elle est au courant de ce qui se passe avec les vampires et ne m’a jamais renié. Je ne te demande pas de faire tout ce qu’elle te dit, juste de comprendre que j’essaye de me réintégrer.

Frasca opina du chef, peu convaincue. Elle dit froidement à Shadow :

– Ne t’avise pas à jouer la petite cheffe, c’est Sid l’Ange Noir, pas toi. Tu as de la chance que mon protégé soit de ton côté.

– C’est le meilleur moyen pour lui d’effacer ses cinq ans d’absence. Je pense qu’il n’a pas trop le choix.

Sid, agacé par l’attitude autoritaire de Shadow, envoya un coup sur la nuque de la Protettrice. Alors que de la fumée sortait des narines de celle-ci quand elle se retourna pour répondre à son homologue masculin, il la calma en rappelant sèchement :

– Je suis l’Ange Noir, je t’accepte comme Protettrice parce que je le veux bien. J’aurais pu foncer au Monte Gemello Minore sans t’attendre, mais je préfère m’y rendre avec toi. Donc garde les pieds sur terre, tu n’as aucun ordre à me donner. Maintenant en route, avant que je ne change d’avis.

Ils se mirent en marche. Durant le trajet, Frasca et Sid restèrent une dizaine de mètres derrière Felicia, afin de pouvoir discuter sans être entendus. La sorcière dit froidement :

– Je n’aime pas trop l’idée de devoir travailler avec elle. Oui, elle a fait ce qu’elle pouvait. Mais Mirelli est arrogante et serait capable de se mettre en danger pour prouver qu’elle vaut mieux que toi.

Sid soupira. Il savait que Shadow était pompeuse et jalouse de son rang d’Ange Noir. Le Protettore répondit à Frasca :

– Peut-être, mais pour le moment, on n’a pas vraiment le choix. Mais je la remettrai à sa place si elle oublie qu’elle n’a aucun ordre à donner.

Il fallut deux heures à pied pour atteindre le lieu où gisaient trois corps vêtus de l’uniforme de l’Ordre des Exorcistes. Sid regarda les cadavres :

– Des vampires… Ils les ont mordus.

 

“C’est le meilleur moyen pour lui d’effacer ses cinq ans d’absence. Je pense qu’il n’a pas trop le choix.”

 

Shadow soupira :

– Merci, j’étais pas capable de faire le lien entre ton peuple de suceurs de sang et les trous dans le cou des victimes… Jester, ne me prends pas pour une idiote !

Frasca remarqua :

– Ils se sont attaqués à des exorcistes, cette fois. Aux dernières nouvelles, ils ne s’étaient attaqués qu’à de simples mortels sans lien avec notre communauté.

Felicia grimaça. Les Exorcistes étaient, d’une certaine façon, liés à elle. Les vampires avaient-ils eu vent de l’absence de Sid et se seraient-ils rabattus sur sa remplaçante ?

Non, ce n’était pas possible. Selon les dires de Shadow, les attaques de vampires avaient pour origine la haine que Giacco, le chef du Conseil des Six, portait à Lino, son frère, et à sa descendance. S’ils avaient été au courant de l’absence du Protettore, les vampires se seraient calmés en attendant son retour, ou ils s’en directement seraient pris à la communauté nocturne en attaquant la Croce Nera.

Quelqu’un tapa des mains en un applaudissement cynique. Un grand homme aux cheveux noirs et sales sortit de derrière un arbre. Sid reconnut l’homme qui le fixait quelques jours plus tôt au bistrot, à Locarno.

– Je vois que Frasca Macchiavetti, la Sorcière Blanche, n’a rien perdu de son sens de l’observation, grinça-t-il d’une voix traînante.

Frasca souffla en dégainant son épée :

– Alberto…

Sid devina que l’homme était un vampire à son teint pâle et à ses dents légèrement pointues. Il avait troqué le vieux manteaux brun qu’il portait à Locarno pour un autre, tout aussi usé, mais de couleur noire. Frasca l’avait appelé Alberto, s’agissait-il du célèbre Alberto Cuoresanguinoso ? Il avait l’air de n’avoir qu’une petite quarantaine d’années, malgré sa barbe naissante.

Le vampire posa un de ses longs doigts blancs sur l’épée de Frasca, pour l’abaisser :

– Si je voulais vous tuer, je l’aurais fait quand vous aviez le dos tourné. Baisse donc l’épée que ta maman t’as léguée, Fraschetta, tu ne voudrais pas te blesser.

Felicia, remise de sa surprise de tomber nez à nez avec un vampire, fonça sur l’inconnu sans réfléchir. Ce dernier ne bougea pas d’un pouce mais Shadow se retrouva au sol avec une profonde entaille à l’épaule.

– Je dois avouer que je suis un peu déçu. J’espérais un accueil plus chaleureux, après presque trois cents ans d’absence.

Il sembla remarquer Sid pour la première fois. Le vampire s’approcha de lui et lui serra la main avec un enthousiasme frôlant le ridicule :

– Salut l’ami, je suis Alberto Cuoresanguinoso, ancien chef du Conseil des Six.

Frasca grogna :

– C’est le descendant de Lino, Alberto.

Le vampire se retourna vers la sorcière et hurla :

– Je sais qui c’est ! Je ne l’ai pas suivi pendant dix ans pour ignorer qui est mon descendant ! Alors laisse-moi profiter des retrouvailles avec la chair de ma chair, sale magicienne de bas étage !

La sorcière se gratta la tête et dit à l’adresse de Sid dont Alberto secouait toujours énergiquement la main :

– Tu sais qui est Alberto Cuoresanguinoso ? Le plus tristement célèbre vampire de tous les temps ? Le patriarche du clan auquel tu appartiens ? Et bien le voilà devant toi.

Alberto avait perdu presque toute crédibilité aux yeux de Sid quand il s’était mis à lui serrer la main. Jester déclara :

– Il n’a pas l’air aussi dangereux que ce que racontent les légendes.

Le vampire n’avait pas encore lâché la main du Protettore. Frasca grinça des dents :

– C’est parce que, comme beaucoup de monde, tu es tombé dans le panneau. Alberto aime se cacher derrière un comportement immature, idiot et irrationnel, mais c’est pour mieux se défiler quand on lui demande de l’aide, ou pour surprendre ses ennemis. Ses fils paraissaient tous les trois bien plus forts et intelligents que leur père. Alberto est la personne la plus rusée du Val Nessona, un combattant des plus redoutables, un chef impitoyable…

L’intéressé cessa de secouer la main de Sid. Il lança un regard noir à Frasca.

– Cesse tes vaines flatteries, je suis Alberto Cuoresanguinoso… Je suis largement capable de me flatter moi-même!

La sorcière s’approcha de lui en brandissant son épée.

– Maintenant que les présentations sont faites, dis-moi ce que tu fais ici! tonna-t-elle.

Alberto regarda les corps et dit en haussant les épaules :

– Je me nourrissais. Malheureusement, un groupe d’exorcistes m’est tombé dessus, comme je n’ai jamais pu blairer ces abrutis pas foutus de reconnaître une sorcière affranchie d’une sorcière de Treghia, je ne me suis pas gêné pour les mordre.

Il montra le cadavre d’un corbeau, sans doute son repas avant l’arrivée des exorcistes. Frasca insista :

– Je parle de ta présence dans la Vallée. Aux dernières nouvelles, tu avais disparu pendant que tes trois fils se livraient une guerre sans merci. Depuis, silence radio, plus de signe de vie du grand Alberto Cuoresanguinoso. D’autant que, étrangement, tu réapparais au moment où la Vallée est la proie d’une série d’attaques de vampires.

Sid connaissait l’histoire d’Alberto dans les grandes lignes. Ce vampire, le premier selon les légendes, avait dirigé le Conseil des Six pendant près de mille cinq cents ans. Il avait parfois aidé les Protettori, parfois il leur avait mis des bâtons dans les roues. On se souvenait de lui comme d’un homme instable, parfois bon, souvent cruel et sans pitié. Lors de la Grande Guerre Nessonienne ayant opposé Salvatore, le plus grand Protettore de tous les temps et Nabero, le plus dangereux démon que la Vallée ait connu, le patriarche des Cuoresanguinoso avait balayé tout un village, massacrant ses habitants et brûlant l’intégralité des bâtiments.

“Cesse tes vaines flatteries, je suis Alberto Cuoresanguinoso… Je suis largement capable de me flatter moi-même!”

Après son passage, il ne restait plus la moindre trace de l’existence du village de Ferragio. Cependant, quand Vilius Cuoresanguinoso, le benjamin des trois fils d’Alberto, devint Protettore sous le nom de Sangue, son père le protégea des autres vampires, cachant son identité et l’emmenant en cachette chez Zjök pour qu’il suive sa formation. C’est quand Sangue se révéla au grand jour qu’Alberto décida de laisser son clan aux mains de Lino, son second fils, entraînant la rage de Giacco. Une guerre s’engagea alors entre Lino, appuyé par Sangue, et Giacco, qui avait prêté allégeance à Nabero, toujours tapi dans l’ombre. Sans raison apparente, le patriarche disparut, laissant Giacco pousser Lino à l’exil et se livrer à une guerre sanglante avec son autre frère, devenu Ange Noir. Personne n’eut plus de nouvelles de lui, jusqu’à ce jour de juillet.

Alberto haussa les épaules :

– Pure coïncidence. Comme je te l’expliquais, j’ai suivi Sid pendant dix ans, afin de veiller sur lui et sa famille. Après tout, il est le descendant de mon fils favori et Ange Noir par-dessus le marché.

Frasca grinça des dents :

– Ton fils favori, c’est celui à qui tu as remis les rênes du Conseil des Six et qui s’est fait chasser par son sociopathe de frère parce que leur père s’était fait la malle ? Et il me semble que tu avais un fils qui était aussi Ange Noir, tu ne l’as pas beaucoup aidé quand Giacco lui a arraché le bras et planté une épée entre les deux yeux.

Alberto se gratta la nuque :

– Je ne voulais pas voir mes fils se massacrer mutuellement. Alors, j’ai pris quelques siècles de vacances, histoire qu’ils règlent ça en adultes civilisés. Je ne pouvais pas prévoir que Giacco pousserait Lino à l’exil, ni qu’il finirait par tuer Vilius.

Le vampire laissait un sentiment mitigé à Sid. L’aisance avec laquelle il avait assommé Felicia était impressionnante, Sid pouvait deviner qu’il s’agissait d’un combattant aguerri. Cependant son passé et ce qu’il racontait au sujet de ses fils ne le faisait pas paraître pour le plus fiable des alliés, d’autant qu’il venait de tuer trois exorcistes. Frasca insista, elle voulait savoir les motifs de la présence d’Alberto. Celui-ci grogna :

– Au cas où ta cervelle blonde carbonisée par la Magie des Eléments n’a pas compris la première fois : je garde un œil sur Sid. Il y a peu, dix ans environ, je me suis dit que la Vallée me manquait. Alors que je voulais me rendre au Fort Cuoresanguinoso, où vivaient la plupart des vampires de sang noble, j’ai vu un jeune Protettore s’entraîner. Il ressemblait comme deux gouttes d’eau à mon fils bien-aimé. Bien que cela signifiait que Sangue était mort, sûrement dignement en combattant me suis-je dit, je me suis alors réjoui, imaginant que Lino avait eu une descendance heureuse, qu’il vivait comme je l’avais toujours souhaité, en équilibriste sur la corde séparant le blanc du noir… Malheureusement, j’appris par les dragons les terribles conséquences de mon choix de faire de Lino mon héritier. Je suis donc revenu pour m’assurer que mon descendant ne connaisse pas le même destin funeste et pour lui enseigner tout ce qu’un vampire digne de ce nom a à savoir.

Shadow, qui s’était réveillée, prit Alberto par le col :

– Tu mens! Personne sauf Zjök ne connaît l’emplacement du Havre des Dragons, et je doute qu’il l’aie partagé avec toi. Tous les livres sont d’accord pour dire que tu es une enflure, pire que Giacco. Les vampires ne sont que des abominations, des menteurs et des lâches, c’est bien connu.

Alberto lui souffla au visage :

– Il semblerait que la descendante de ce bon vieux Nox n’ait pas révisé son histoire de la Vallée. Oui, les vampires ont souvent été du côté de Nabero ; après tout, c’est lui qui nous a créés. Mais quelques membres de mon peuple étaient des personnes tout à fait honorables : Lino aurait sûrement permis au Conseil des Six de passer dans le camp du Protettore, il passait beaucoup de temps à la Croce Nera. N’oublie pas non plus Pietro Luzzianese, qui fut le meilleur ami de ton ancêtre. Et à mon sujet, ne crois pas ce qui est écrit dans les livres. La plupart d’entre eux furent écrits par des Protettori que je n’ai jamais pu sentir, des abrutis trop parfaits pour comprendre la subtile différence entre quelqu’un de foncièrement mauvais et quelqu’un d’opportuniste.

Il repoussa la Protettrice et ajouta :

– Le Havre, Zjök ne me l’a jamais indiqué. Je l’ai trouvé par moi-même. Et comme les gros lézards ne m’ont pas carbonisé les fesses, tu peux t’imaginer qu’ils m’ont jugé digne de confiance. Lors de mon séjour avec eux, ils m’ont dit que si je voulais me pardonner à moi-même la guerre fratricide que j’ai déclenchée entre mes fils, il fallait que je veille sur le descendant de Lino. Ce sont des êtres extrêmement sages et lucides. D’ailleurs, ils se portent garants de moi.

Frasca, tout comme Shadow, ne semblait pas faire une confiance aveugle à Alberto. Sid, lui, pour une raison qui lui échappait, croyait ce que son ancêtre disait. Il dit :

– Nous avons besoin d’alliés pour affronter Giacco. Alberto est sûrement celui qui connaît le mieux ce salopard. De plus, s’il nous aide à faire tomber mon oncle, cela nous prouvera sa bonne foi.

Shadow désapprouva bruyamment, Frasca lança un regard noir au vampire. Jester coupa court aux vociférations de Felicia :

– Tu t’es alliée à ces nazis nessoniens que sont les exorcistes. Moi, je choisis de faire confiance à Alberto, son histoire tient la route et il est de ma famille. Fin de la discussion.

Ils retournèrent à Capriggio, sauf Felicia qui rentra chez elle à Saffro. Sous l’œil méfiant de Frasca, Sid demanda à Alberto :

– Nabero… Les Nessoniens convertis au christianisme prétendent que c’est le Diable, le Mal Absolu. Moi, je sais juste que c’est le démon le plus puissant de la Vallée. Qui est-il ?

Alberto expliqua calmement, d’un ton presque paternel, tranchant avec l’attitude qu’il avait eu précédemment :

– Ange, démon, Diable… que de mots à connotation religieuse pour définir les Lois Surnaturelles régissant notre magnifique Vallée. Je t’accorde quand même que les termes Ange et Démon sont légitimes, car c’est plus simple à utiliser qu’entité gardienne ou entité à la morale bancale ou encore petits salopards à la solde d’un connard assoiffé de pouvoir. Bien, toi, tu es un Ange, tu as des capacités accrues, une vitesse hors du commun, augmentée par ton sang vampire, tu peux utiliser ta volonté et ta force d’esprit pour user de la Magie Argentée; Nabero… hum… comment t’expliquer simplement ? Nabero est aussi un Ange, il y en a plusieurs dans la Vallée, mais c’est un Ange Déchu, comme le Diable des chrétiens. Bien avant l’apparition des Anges Noirs, la Vallée fut le théâtre d’une guerre entre Nabero et certains Anges à sa solde et les autres, menés par Thanata, l’Ange de la Mort et du Destin, la sœur de Nabero. Celui-ci voulait prendre le pouvoir dans cette Vallée. Il empoisonna des mortels, les transformant en vampires, il pervertit des êtres pour les pousser à le servir. En parallèle, d’autres Anges créèrent d’autres peuples. Après des siècles de combats, les Anges s’étaient presque tous fait tuer. Il ne restait plus que Thanata pour faire face à la soif de pouvoir de son frère et de ses sbires. Elle le piégea, feignant de se rendre, elle profita que Nabero baisse sa garde pour le terrasser sous les yeux de ses lieutenants qu’elle envoya d’un geste dans des prisons surnaturelles dispersées dans la Vallée et les Monts Sans Noms. Nabero fut déchu de son rôle d’Ange et envoyé dans les entrailles du Val Nessona, dans ce qui pourrait s’apparenter à l’Enfer des chrétiens.

” Ne crois pas ce qui est écrit dans les livres. La plupart d’entre eux furent écrits par des abrutis trop parfaits pour comprendre la subtile différence entre quelqu’un de foncièrement mauvais et quelqu’un d’opportuniste.”

 

Sid n’avait jamais entendu cette histoire. On lui avait seulement appris que Nabero était l’être le plus malfaisant ayant mis les pieds dans la Vallée, qu’il était l’ennemi mortel des Anges Noirs. On lui avait déjà mentionné le nom de Thanata, mais tout le monde en parlait comme d’un personnage de conte. Il dit :

– Si Nabero est prisonnier en “Enfer”, comment a-t-il pu affronter Salvatore ?

Alberto continua son récit :

– C’est une autre histoire liée à celle-ci, j’y viendrai. Mais avant je vais conclure la précédente. Après avoir vaincu Nabero, Thanata offrit aux êtres que son frère avait maudits le libre-arbitre. Cependant, elle était désormais la seule Ange libre dans la Vallée. Elle décida d’offrir une partie des pouvoirs de ses semblables tombés au combat à un homme, chargé de veiller au bien-être de chaque peuple, de protéger la Vallée. Nous ne connaissons pas le nom véritable de Fuoco, le premier Protettore, mais c’est ainsi qu’il devint le premier Ange Noir.

Frasca marmonna :

– Ce n’est qu’une légende. Nabero est juste un être, affilié à aucun peuple, possédant de grands pouvoirs. C’est à cause de ses capacités qu’il persuada certaines sorcières de le servir, ainsi que la quasi-totalité des vampires.

Le vampire se tourna vers Frasca et lui posa la main sur l’épaule en disant avec un grand sourire :

– Ah, les sorcières et leur habitude de contredire les vampires…

Il ne put finir sa phrase, Frasca s’était retournée quand Alberto avait posé la main sur elle et lui avait décoché une droite fulgurante. Sid put presque entendre les os de la mâchoire de son ancêtre craquer sous le poing ganté d’acier de Frasca. Le vampire tomba par terre. La sorcière se pencha et approcha son visage si près de celui d’Alberto qu’on aurait dit qu’ils allaient s’embrasser, mais Sid put entendre Frasca siffler en détachant chaque syllabe :

– Ne pose plus jamais tes sales pattes sur moi. Je veux bien te faire confiance, parce que Sid me le demande, mais si tu t’avises d’avoir le moindre comportement suspect, de tenter quoi que ce soit envers les sorcières, ou pire, de mettre ton descendant en danger, je te ferai subir les pires tourments, si bien que si tu mourrais… Tu n’auras plus jamais envie de revenir à la vie.

Jester regarda la sorcière et le vampire :

– Je voudrais bien avoir la suite de l’histoire d’Alberto, Frasca. Si tu lui écrases les dents, il ne pourra jamais finir son récit.

Alberto se releva comme si de rien n’était. La compagnie se remit en route. Le vampire parlait comme si sa mâchoire n’avait subi aucun dommage :

– Bien. En fait, si Nabero est encore libre de ses mouvements, c’est parce qu’il a aidé Thanata et Fuoco. En effet, l’Ange Déchu avait un fils, bien qu’on ne soit pas sûr de la mort ou de la disparition de celui-ci. Son nom était Mephisto et il était encore plus assoiffé de pouvoir que son père. Il a essayé de renverser Thanata et Fuoco qui ont dû faire appel à Nabero pour l’arrêter. En remerciement, l’Ange du Destin a consenti de laisser la porte du palais-prison de Nabero entrouverte. Mais je te rassure, le vieux Naby ne se mesure qu’aux Protettori qu’il estime dignes d’intérêt ou qui le provoquent.

Frasca marmonna :

– Un ramassis de conneries vampires.

Sid n’y fit pas attention et demanda à son ancêtre :

– Mais alors, quel est le but de Nabero ?

Alberto haussa les épaules :

– Personne ne l’a jamais su. On sait juste qu’il est là et qu’il n’aime pas trop les Anges Noirs. De ce que je connais, c’est un type assez sympa qui veut simplement faire payer à sa sœur l’humiliation qu’elle lui a fait subir et, pour ça, il doit récupérer ses pouvoirs d’Ange en tuant un Ange Noir assez puissant. Après tout, les Protettori sont des semi-Anges, donc il lui faut en tuer un vraiment balèze.

Frasca s’arrêta et s’exclama :

– Pendant des siècles tu savais ce que voulait Nabero et tu ne nous l’as jamais dit !

Alberto, conscient qu’il risquait à nouveau de se faire cogner, répliqua froidement :

– Personne ne m’a jamais fait confiance. Tu penses vraiment que toi ou Zjök m’auriez écouté ?

– L’elfe maboule, j’en sais rien. Moi, certainement pas, dit Frasca.

-Tu vois ? En plus, si tu avais mieux écouté mon discours, tu saurais que personne n’a jamais su ce qu’il voulait.

Le vampire repartit en avant en compagnie de Sid ; Frasca resta derrière se massant le crâne, dépitée :

– Je sens que je vais vite en avoir marre d’être prise pour une conne…

par

Illustration :